Les dessous de la démission de l’archevêque de Minsk

Info La Croix 

Selon les informations obtenues par « La Croix », le départ de Mgr Tadeusz Kondrusiewicz, que le Vatican a annoncé le 3 janvier, faisait partie d’un accord entre Rome et le gouvernement biélorusse.

Officiellement, c’est un départ pour raison d’âge. Le Vatican a annoncé avoir accepté, dimanche 3 janvier, la démission de l’archevêque de Minsk, Mgr Tadeusz Kondrusiewicz. En apparence, rien d’anormal pour ce prélat qui a atteint ce jour-là l’âge de 75 ans, à partir duquel les évêques remettent traditionnellement leur charge au pape. En réalité, cette renonciation intervient dans un contexte particulier.

Bloqué pendant près de quatre mois à la frontière polonaise par les autorités biélorusses qui l’accusaient d’avoir pris une part trop active au mouvement de contestation auquel le président Alexandre Loukachenko fait face depuis sa réélection, Mgr Kondrusiewicz venait tout juste de rentrer dans son pays. Or, selon les informations obtenues par La Croix, si le Vatican est arrivé à débloquer la situation, c’est au prix d’un accord avec le gouvernement biélorusse.

« C’était clairement un deal »

Au cours d’un déplacement à Minsk, organisé mi-décembre, Mgr Claudio Gugerotti, actuellement nonce au Royaume-Uni mais ancien représentant du pape en Biélorussie, a ainsi rencontré le président biélorusse. « Il a négocié le retour de l’archevêque à Minsk pour Noël contre une démission le jour de ses 75 ans, le 3 janvier. C’était clairement un deal. D’un côté, l’honneur était sauf, de l’autre, on écartait une personnalité jugée trop encombrante », explique un diplomate en poste à Rome, qui a suivi les négociations de très près.

Pourquoi un tel accord ? « En août, Mgr Kondrusiewicz a donné un entretien à la télévision polonaise, dans lequel il a affirmé que l’élection de Loukachenko était irrégulière », poursuit la même source. Or ces propos ont provoqué une forte crainte, au Vatican, que la communauté catholique de Biélorussie soit particulièrement ciblée par le pouvoir. D’où une visite, aussi rare qu’inattendue, en septembre, de Mgr Paul R. Gallagher, le ministre des affaires étrangères du pape, en Biélorussie. « L’idée était d’assurer la sécurité des catholiques. Le Vatican a voulu apaiser les choses », assure-t-il.

Un pays pivot

Par ailleurs, certaines sources évoquent aussi la personnalité de l’archevêque de Minsk. « Il n’est pas à l’aise dans les situations de tension et de conflit, et avait déjà été déplacé de Moscou à Minsk, en 2007. À l’époque, l’orthodoxie russe ne supportait pas d’avoir un interlocuteur polonais », relève un observateur qui a croisé plusieurs fois Mgr Kondrusiewicz.

Mais si la Biélorussie est particulièrement regardée, c’est aussi qu’elle constitue un pays pivot entre États qui ne cessent d’exposer leur rivalité : la Pologne et la Russie. « Le pouvoir a eu le sentiment que l’action de l’archevêque était pilotée par Varsovie. La Pologne est très proche des catholiques », relève un chercheur spécialiste de la zone, sous le couvert de l’anonymat.

Mais cette pression sur les croyants ne se limite pas aux catholiques : en août, le chef de l’Église orthodoxe de Minsk, le métropolite Pavel, a lui aussi été mis à l’écart, après avoir visité des victimes de violences policières dans les hôpitaux.

Un moyen de neutraliser les oppositions

« Il est évident que Loukachenko a exigé le départ de Pavel auprès de l’Église orthodoxe russe. Donc ça n’a rien de surprenant que les autorités biélorusses adoptent la même attitude vis-à-vis de l’Église catholique, souligne pour sa part Artyom Shraibman, analyste politique biélorusse basé à Minsk. Il est assez logique que le gouvernement ait demandé le départ de Mgr Kondrusiewicz, en raison de ses déclarations très visibles au sujet de la brutalité des autorités et de la police à l’égard des manifestants. Beaucoup de ses prêtres ont soutenu les manifestations, ou affiché leur opposition aux violences. »

« Loukachenko sait qu’il ne peut pas enfermer les leaders religieux, et leurs voix sont puissantes, donc il doit trouver un moyen de les neutraliser, poursuit Artyom Shraibman. Il se souvient bien de ce qu’il s’est passé dans les années 1980 en Pologne, où l’Église catholique a été une force motrice de la lutte contre le communisme, il ne veut pas qu’un scénario analogue se reproduise en Biélorussie. »

Interrogées, plusieurs sources officielles du Vatican, où l’on fait comprendre que le sujet est des plus sensibles, ont fait savoir qu’elles ne souhaitaient pas répondre aux questions de La Croix. De même, interrogé, le ministère des affaires étrangères biélorusse n’a pas répondu à nos sollicitations sur la démission de l’archevêque.

Un diocèse dynamique

Mgr Tadeusz Kondrusiewicz était archevêque de Minsk depuis 2007, après avoir été archevêque catholique de Moscou entre 2002 et 2007.

Il est perçu comme un acteur majeur de la renaissance du catholicisme sur place. Entre 2004 et 2016, le nombre de catholiques dans son diocèse est passé de 210 000 à 625 000, et celui des paroisses de 89 à 222, selon les statistiques du Saint-Siège.

Le diocèse de Minsk est l’un des quatre que compte la Biélorussie. Selon les chiffres de 2017, le pays compte 10 % de catholiques, sur une population de 10,3 millions d’habitants. Un peu moins de 400 prêtres y officient, dont environ 150 religieux.

Loup Besmond de Senneville (à Rome) et Pierre Sautreuil, le 07/01/2021 à 06:12 Modifié le 07/01/2021 à 06:14

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